Pourquoi les magazines gays disparaissent-ils ? Un siècle de presse gay entre censure, contradictions et financement.

D’Akademos à Têtu, retour sur plus d’un siècle de presse gay française. Une histoire faite de visibilité et de combats, mais aussi de censure, de controverses, de conflits internes et de difficultés de financement.

Lorsqu’on remonte l’histoire de la presse gay française, quelque chose interpelle. Des titres apparaissent, trouvent leur public, participent parfois à des transformations importantes de la société, puis disparaissent…

Certains n’ont vécu que quelques mois, d’autres plusieurs décennies. Certains ont été frappés par la censure ou la justice, d’autres ont rencontré des problèmes économiques, des conflits internes ou des choix éditoriaux contestés.

D’où il me vient cette question volontairement provocatrice : les magazines gays seraient-ils maudits ?

Bien évidemment, non. Et raconter leur histoire uniquement sous l’angle de publications courageuses systématiquement victimes de leur époque serait d’ailleurs beaucoup trop simpliste. Cette presse a aussi connu ses contradictions, ses divisions, ses stratégies commerciales et ses zones moins glorieuses.

Son histoire est justement intéressante parce qu’elle raconte à la fois la conquête d’une parole homosexuelle et les difficultés de faire vivre un média communautaire dans la durée.

Akademos : une première brèche… mais pas encore un média communautaire

Akademos en 1909 à Paris, revue pionnière de l’histoire des magazines gays, entourée de livres, poèmes et correspondances
Akademos, revue parisienne publiée en 1909, témoigne des premières expressions littéraires et culturelles homosexuelles et préfigure l’histoire des magazines gays en France.

En 1909, Jacques d’Adelswärd-Fersen fonde à Paris Akademos. Son sous-titre « Revue mensuelle d’Art libre et de Critique » témoigne déjà de la prudence nécessaire à l’époque.

La publication parle de poésie, de littérature, de philosophie ou de critique artistique, tout en ouvrant un espace permettant d’aborder l’amour entre hommes. Elle constitue donc un jalon important. Mais il serait anachronique d’en faire l’équivalent de nos médias gays actuels.
Akademos appartient encore largement à un univers littéraire, intellectuel et aristocratique. Elle ne cherche pas véritablement à constituer une grande communauté homosexuelle de lecteurs ni à représenter toutes les réalités sociales des hommes concernés. Elle ouvre simplement une porte relativement discrète. Ce n’est pas encore un média communautaire au sens moderne. Et malheureusement l’expérience est brève (comme c’est souvent le cas d’ailleurs…) : douze numéros seulement étalés de janvier à décembre 1909.

Inversions : lorsque revendiquer son existence devient dangereux

Revue Inversions en 1924, ancêtre des magazines gays en France, confrontée à la censure, aux saisies policières et à l’homophobie
La revue Inversions illustre les débuts difficiles des magazines gays en France, dans un contexte de surveillance policière, de censure et de condamnation sociale de l’homosexualité.

Le changement est beaucoup plus spectaculaire avec Inversions, lancée en novembre 1924 par Gustave Beyria et Gaston Lestrade.

Cette fois-ci, la publication assume bien davantage son sujet avec l’ambition notamment de défendre les homosexuels et d’affirmer qu’ils ont droit à leur vie affective. Dans la France des années 1920, le geste est particulièrement audacieux mais les conséquences sont lourdes.

Une partie de la presse attaque ou tourne la revue en ridicule, les autorités interviennent, c’est le drame… Après seulement quatre numéros, la rédaction tente de continuer en changeant le nom de la revue gay en L’Amitié en avril 1925.

Hélas, cela ne suffit pas puisque ses fondateurs sont poursuivis et condamnés pour outrage aux bonnes mœurs. Ce n’est pas un échec économique mais bien un problème politique, social et judiciaire : cette parole homosexuelle collective est considérée comme suffisamment dérangeante pour être combattue.

Arcadie : construire une communauté… mais à quelles conditions ?

En 1954, André Baudry lance Arcadie. C’est une revue qui adopte elle aussi une présentation particulièrement prudente se présentant comme « littéraire et scientifique » avant tout et préférant volontiers le terme « homophile » à celui d’ « homosexuel ».

Ces efforts ne paieront pas puisque le magazine est sanctionné : interdiction d’affichage, interdiction de vente aux mineurs et poursuites pour outrage aux bonnes mœurs.

Pourtant, contrairement aux expériences précédentes, Arcadie est présent dans durée. La BnF recense 344 numéros entre 1954 et 1982. Et pendant ce temps, la revue devient beaucoup plus qu’un périodique. Des réunions sont organisées entre abonnés, un club parisien et un bar sont montés pour se rencontrer, des conférences sont organisés, une bibliothèque est ouverte, des spectacles, des expositions et services de conseil se développent autour d’elle. C’est l’effervescence.

Pour des hommes qui pouvaient se sentir totalement isolés jusqu’ici, Arcadie permettait pour la première de découvrir l’existence d’une communauté et d’un réseau.

Cependant, il faut éviter d’idéaliser. La conception défendue par André Baudry repose fortement sur la dignité, la discrétion, le sérieux et l’intégration sociale. Cette stratégie pouvait répondre aux contraintes d’une époque extrêmement hostile et il ne faut pas en juger trop vite. Arcadie sera aussi critiqué par une partie des militants homosexuels des années 1970 la considérant trop sage ou trop assimilationniste.

En d’autres termes : Arcadie voulait améliorer la place des homosexuels dans la société, mais sa façon de définir la « bonne«  manière d’être homosexuel n’a pas fait consensus. C’est ce conflit entre respectabilité, revendication, visibilité et provocation qui va accompagner une bonne partie de l’histoire des médias gays.

Gai Pied : la libération… mais aussi le début des contradictions d’un véritable marché

Kiosque parisien présentant Gai Pied, figure majeure des magazines gays en France, entouré de lecteurs et de titres de presse
Avec Gai Pied, les magazines gays gagnent en visibilité dans les kiosques français et accompagnent l’affirmation d’une culture homosexuelle plus libre et plus visible.

Avec Gai Pied, fondé en 1979 par Jean Le Bitoux, la rupture avec ses aïeux est considérable sur le plan politique, sexuel et culturel. La revue combat les discriminations, parle des lieux gays, de la santé, de la vie quotidienne, des rencontres gay, et met en place un système de petites annonces. Le journal accompagne beaucoup plus directement la vie quotidienne de ses lecteurs. Gai Pied bénéficiera d’un fait symbolique majeur : la vente en kiosque.

Selon les informations reprises sur Internet, Jean Le Bitoux avançait en 1982 environ 30 000 exemplaires mensuels, certaines estimations allant plus haut encore. En 1982, le mensuel devient même Gai Pied Hebdo. C’est à partir de là que pendant une décennie, il existe donc un hebdomadaire homosexuel national en France. C’est considérable.

Mais encore une fois attention au récit trop confortable qui consisterait à résumer son histoire à : « enfin, les gays deviennent visibles et tout va mieux« . Cette visibilité a fait grandir les appétits : la presse gay est devenu un marché. Et lorsque l’argent, la publicité, le lectorat et la croissance entrent davantage en jeu, les désaccords sur la raison d’être du média apparaissent.

Même son fondateur finit par claquer la porte

En 1983, Jean Le Bitoux quitte Gai Pied avec une partie de la rédaction. Parmi les reproches formulés figure notamment la commercialisation croissante du titre. Ce conflit est loin d’être anecdotique. Il soulève une question qui reste extraordinairement actuelle pour les médias communautaires : jusqu’où peut-on chercher à devenir rentable sans transformer ce que l’on voulait initialement défendre ?

Un média doit payer ses journalistes, son impression, sa diffusion et l’ensemble de ses coûts, comme n’importe quelle entreprise ou association. Mais plus il devient commercial, plus une autre question apparaît : travaille-t-il d’abord pour sa communauté, pour ses annonceurs, pour augmenter son audience ou tente-t-il de concilier les trois ?

Gai Pied n’est donc pas seulement le symbole glorieux d’une libération des mœurs. Son histoire est aussi faite de tensions internes et de désaccords éditoriaux et économiques. C’est précisément ce qui la rend intéressante.

Têtu : devenir une immense marque ne suffit toujours pas

Magazines gays en kiosque confrontés à la baisse des ventes, aux invendus et aux difficultés économiques de la presse gay
Malgré leur visibilité et leur rôle culturel, les magazines gays doivent faire face à la baisse des ventes en kiosque, aux invendus et au poids croissant des coûts de publication.

Lorsque Têtu apparaît en 1995, une nouvelle étape est franchie. Le premier numéro est tiré à 100 000 exemplaires. Culture, mode, politique, drague gay, voyages, célébrités, société et prévention sexuelle : le magazine adopte les codes d’un véritable titre de grande presse. La visibilité a changé d’échelle avec l’époque.

Des hommes sont présentés comme objets du désir masculin en apparaissant sur les couvertures visibles dans les kiosques. Le magazine accompagne également de grandes questions politiques et sociales : PACS, VIH, homoparentalité, discriminations, « coming-out » de personnalités publiques puis mariage pour tous. Têtu devient une marque extrêmement connue.

Seulement voilà il y a un paradoxe : être connu ne signifie toujours pas être rentable. Pierre Bergé finance longtemps le magazine à perte. Le titre est vendu en 2012 et la société finit en liquidation en 2015, avant que Têtu connaisse différentes renaissances. On retrouve ici une idée essentielle pour comprendre les médias gay : l’influence culturelle et la réussite économique sont deux choses totalement différentes !

On peut avoir une marque forte, une communauté identifiable, une reconnaissance médiatique, des couvertures connues et tout de même rencontrer de profondes difficultés financières…

Alors, les magazines gays sont-ils vraiment « maudits » ?

Magazines gays confrontés à la répression, à la commercialisation, aux divisions internes et à la fragilité économique de la presse LGBTQ+
Censure, répression, marchandisation, conflits internes et difficultés financières : l’histoire des magazines gays est marquée par des obstacles multiples qui expliquent leur fragilité et la disparition de nombreux titres.
  • Akademos : douze numéros.
  • Inversions : répression et condamnations.
  • Arcadie : presque trente années d’existence, mais un modèle de respectabilité progressivement contesté.
  • Gai Pied : une immense avancée en matière de visibilité, mais également des conflits internes et des interrogations autour de sa commercialisation.
  • Têtu : une marque nationale prestigieuse qui, malgré sa notoriété, connaît des pertes puis une liquidation.

Vu ainsi, parler de « malédiction » est tentant, mais cela masquerait des réalités profondément différentes.

Tous ces médias ne sont pas morts pour les mêmes raisons.

Certains se sont heurtés directement à la répression, d’autres à l’évolution de leur communauté, d’autres encore à leurs propres choix, et plusieurs à une réalité beaucoup moins spectaculaire mais terriblement concrète :

Il faut trouver de l’argent pour faire vivre un média gay (revue, podcast, émission…)

Raconter leur histoire oblige donc aussi à sortir d’une vision romantique. Être un média gay ou communautaire ne rend pas automatiquement vertueux. Cela ne protège pas des erreurs. Cela ne supprime ni les conflits d’intérêts, ni les divergences idéologiques, ni les décisions commerciales discutables. Et surtout, cela ne crée pas miraculeusement un modèle économique.

De la presse gay à mon podcast : l’époque change, pas toutes les difficultés

Je n’ai pas créé un magazine, je ne prétends évidemment pas non plus comparer mon podcast à l’importance historique de publications comme Arcadie, Gai Pied ou Têtu. Mon média, c’est le son.

Avec mon podcast, je crée gratuitement des histoires érotiques gays en français : je les écris, je les enregistre et je construis leur univers sonore avant de les rendre accessibles sur les plateformes d’écoute.

Il n’y a plus de rotative. Pas de centaines de milliers de magazines à imprimer. Pas de réseau national de kiosques à approvisionner. Internet a considérablement abaissé certaines barrières à l’entrée. Mais il n’a pas inventé la création gratuite.

Écrire demande du temps. Enregistrer demande du temps. Monter demande du temps. Créer les contenus qui accompagnent chaque épisode demande du temps. Faire connaître mon podcast demande du temps. Et certains outils ou services ont évidemment un coût.
Alors la question posée par toute cette histoire finit par me concerner directement :

Comment faire durer un média destiné à une communauté lorsque l’essentiel de ce qu’il propose est accessible gratuitement ?

Gros magazines gays ou petit podcast : mêmes combats ?

Soutien au podcast gay indépendant ecoutegay avec microphone, communauté d’auditeurs, dons, abonnements et partage
Abonnement participatif, don ponctuel ou simple partage : chaque soutien aide ecoutegay à faire entendre des récits gays et LGBTQ+ dans un podcast indépendant accessible à tous.

Les proportions sont incomparables puisque je n’ai ni les équipes, ni les investissements, ni les charges d’un magazine national, mais à ma petite échelle, une mécanique comparable existe.

  • Un contenu peut trouver son public sans que ce public finance nécessairement sa production.
  • Une publication peut être lue sans être achetée.
  • Un épisode peut être écouté sans que son créateur ne perçoive directement de quoi financer le suivant.

C’est là qu’un geste apparemment insignifiant prend une toute autre dimension.

Pourquoi même une petite participation compte

J’ai choisi de conserver l’accès à mon podcast gratuitement. En revanche, ceux qui souhaitent participer à son financement peuvent le faire notamment grâce à mon Patreon.
Il est également possible de me soutenir en achetant mon livre.

Je ne demande évidemment pas à chaque personne qui m’écoute de financer seule mon podcast. Ce serait précisément passer à côté du principe d’une communauté. Parce que le financement d’un petit média peut aussi fonctionner dans l’autre sens :

Beaucoup de petites participations plutôt qu’une poignée de très grandes contributions.

Un soutien qui semble minuscule pris individuellement peut prendre une tout autre importance lorsqu’il s’ajoute à celui des autres. Et peut-être qu’après avoir parcouru plus d’un siècle de presse gay, c’est cette idée que je retiens le plus. De la revue confidentielle au grand magazine national, la visibilité n’a jamais suffi à elle seule à faire vivre un média. Et Internet n’a pas réellement changé cela.

Alors non : les magazines gays ne sont probablement pas maudits. Ils racontent quelque chose de beaucoup moins mystérieux.

Créer un média est une chose. Construire une communauté autour de lui en est une autre. Et parvenir à le financer suffisamment pour qu’il continue d’exister est encore une troisième histoire.

La mienne s’écrit aujourd’hui avec un micro plutôt qu’avec une imprimerie. Et si mon podcast compte pour vous, vous pouvez vous aussi participer à la suite de cette histoire, par mon Patreon, par mon livre, ou en le faisant simplement découvrir autour de vous.
Parce que gros ou petit, ancien ou moderne, imprimé ou audio, un média gay repose aussi sur les personnes qui choisissent de le faire vivre.

🦸‍♂️ Phalluranius, Simon Debellevoix

P.S. : J’ai volontairement omis beaucoup de revues et magazines (et il y en a !) pour ne prendre que quelques exemples bien documentés.

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